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ISMÈNE TOUSSAINT

« LOUIS RIEL, FÉDÉRATEUR DE LA NATION MÉTISSE » : CONFÉRENCE DE M. JEAN JOLICŒUR, CHEF AUTOCHTONE, PRONONCÉE LE 15 NOVEMBRE 2010 À MONTRÉAL

     

                                             LOUIS RIEL, FÉDÉRATEUR DE LA NATION MÉTISSE

                                                                      PAR M. JEAN JOLICŒUR, CHEF AUTOCHTONE

Conférence prononcée le 15 novembre 2010, veille du 125e anniversaire de l'exécution du Chef métis, à l'église Saint-Fabien de Montréal, dans le cadre de la Vigile Louis-Riel organisée par la section Louis-Riel de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM).


INTRODUCTION

Avant de commencer, je souhaiterais remercier M. Jacques Binette, président de la section Louis-Riel de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, de m'avoir fait l'honneur de m'inviter à prononcer cette conférence, ainsi que tous les auditeurs présents ; aussi, l'auteure Ismène Toussaint, qui m'a fait bénéficier à plusieurs reprises de ses connaissances sur Louis Riel et les Métis.

Dans cette communication, j’évoquerai tout d’abord la figure de Louis Riel, le Métis, et l’influence qu’il a exercée sur les Autochtones de son temps ; puis je tenterai d’expliquer le phénomène de sa résurgence au XXe et au XXIe siècles, avec la création du contexte des Autochtones hors réserves au Québec, puis la naissance du mouvement d’Union métisse Est-Ouest, qui contribue actuellement à rebâtir la Nation métisse.


I. LOUIS RIEL, LE MÉTIS

Commençons par la définition du terme « Métis » : il vient de l’espagnol « Mestizo », qui signifie « celui qui est mélangé avec l’autre pour faire un nouveau tissu ».

Sur L’Île-de-la-Tortue (notre continent), les historiens font remonter les premières unions entre les Européens et les femmes autochtones dès le XVe siècle. Elles se multiplieront dans tout l’Est du pays et le futur Québec aux XVIIe et XVIIIe siècles, époques de l’exploration et du commerce propices à un fort brassage de populations. De ces mariages ou amours libres avec des femmes de toutes les Premières Nations, va donc surgir une « nouvelle race » – comme on disait alors –, un « peuple distinct » qui emprunte son caractère, son mode de vie, sa culture, ses us et coutumes à la fois aux Indiens et aux Blancs : les Métis.

Étant des liens privilégiés entre ces deux mondes, ils seront guides, voyageurs, coureurs de bois, commerçants, dirigeants de postes de traite, traducteurs-interprètes, etc.

Ils essaiment un peu partout des colonies de peuplement : l’existence d’une première communauté métisse est attestée en Nouvelle-Écosse au XVIIe siècle ; on en trouve aussi en Acadie, en Gaspésie, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, dans la région de Québec, et jusque dans celles de Lanaudière et de l’Outaouais.

Au XVIIIe siècle, les Métis prennent part aux côtés des Français à la défense de la Vieille Acadie, de Québec et de la frontière-sud de la Nouvelle-France contre les invasions britanniques. Mais refusant de se plier au régime des deux Couronnes qui s’affrontent,  animés par un formidable esprit de liberté et par leur attrait pour le commerce des fourrures, ils vont surtout aider les Blancs à pénétrer et à coloniser tout le territoire, et même une grande partie du continent américain.

Dans son ouvrage La Longue Marche du Peuple oublié (publié en 2006 aux Éditions Chik8timitch), l’historienne métisse Russel-Aurore Bouchard, de Chicoutimi,  rappelle que ce sont les Métis qui ont ouvert la vallée du Mississipi jusqu’au golfe du Mexique, porté leur culture en Ontario, exploré l’Ouest – où ils ont officiellement donné naissance à la Nation métisse – et conquis les espaces du McKenzie jusqu’au Rio Grande.

Mais leur rôle de peuple fondateur est encore aujourd’hui dénié par les gouvernements et par l’Histoire officielle.

***

Tous deux Canadiens-Français, les grands-pères de Louis Riel vont participer à cette « longue marche » d’Est en Ouest. Descendant d’un soldat irlandais, John Ryle, son ancêtre paternel, Jean-Baptiste Riel, un marchand de fourrures originaire de la région de Lanaudière, épouse une Métisse franco-chippewyane, Marguerite Boucher, à l’Ile-à-la-Crosse, en Saskatchewan. Son aïeul maternel, Jean-Baptiste Lagimodière, lui aussi originaire du Bas-Canada (région de la Montérégie) et marchand de fourrures, s’établit quant à lui en 1812 avec sa femme, Marie-Anne Gaboury, dans la toute nouvelle colonie de la rivière Rouge fondée par l'Écossais Lord Selkirk. 

Né le 22 octobre 1844 de l’union de leur fille Julie avec Jean-Louis Riel ou « Louis Riel père », qui exerce le métier de meunier à Saint-Vital, près de Saint-Boniface, dans la colonie de la rivière Rouge, le futur chef métis n’a donc qu’un huitième de sang indien. C’est ce qu’on appelle un peu péjorativement un « octavon ».

Louis Riel grandit dans un milieu spécifiquement « métis ». Les Bois-Brûlés – tel qu’on les appelait alors – représentent  82% d’une population qui compte 12 000 âmes. Les Métis francophones et catholiques sont pour la plupart chasseurs de bisons, vendeurs de fourrures, de peaux et de pemmican (viande de bison séchée et salée), qu’ils exportent grâce aux fameuses charrettes de la rivière Rouge. Je recommande aux auditeurs qui seraient intéressés d’en connaître davantage sur le mode de vie des Métis canadiens-français, de consulter à la bibliothèque le livre de littérature populaire L’Espace de Louis Goulet, de Guillaume Charrette (paru en 1976 aux Éditions des Bois-Brûlés). Les Métis anglophones et protestants, quant à eux, cultivent plutôt la terre en longues bandes perpendiculaires à la rivière.

C’est une population souvent méprisée, déconsidérée et exploitée par la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui fait office de gouvernement par l’entremise du Conseil d’Assiniboia. Mais depuis 1816, année de la victoire du Métis écossais Cuthbert Grant contre le gouverneur anglais Robert Semple lors de la bataille des Sept-Chênes (ou de la Grenouillère) et de la proclamation de la naissance politique de leur Nation, les Métis ont développé un fort sentiment d’appartenance à cette dernière. 

À l’âge de cinq ans, Louis Riel est profondément frappé par le procès de Guillaume Sayer, un marchand de fourrures accusé d’avoir enfreint les lois de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui interdisait aux Métis de commercer avec les Américains : le petit garçon voit son père prendre la tête d’une centaine d’hommes armés pour se rendre au fort Garry, le siège de l’entreprise, et exiger le rétablissement du droit de commerce après avoir délivré son compatriote.

À treize ans, il est envoyé au Collège des Sulpiciens de Montréal pour y faire des études qui le destinent à la prêtrise. Dans son livre-hommage, Louis Riel, le Bison de cristal (paru en 2000 aux Éditions Stanké, Montréal), l'auteure Ismène Toussaint le décrit comme un garçon brillant, fin lettré, très pieux, très droit, mais aussi instable, tantôt exalté, tantôt mélancolique : sa condition de Métis fera toute sa vie de lui un être déchiré entre plusieurs cultures, un étranger, un être profondément inadapté au monde, qui ne trouvera un exutoire à son malaise que dans l’écriture.

À dix-neuf ans, il s’enfuit du collège ou en est renvoyé – la lumière n’a jamais été faite sur ce point – parce qu’il suit irrégulièrement les cours et manque de vocation religieuse. Puis, après avoir effectué un stage comme clerc d’avocat à Montréal, il abandonne ses études de droit et s’en va errer deux ans durant aux États-Unis, vivant de « petits boulots » - dirait-on aujourd’hui.

Ce n’est qu’en 1868 qu’il retourne chez sa mère, à Saint-Boniface, où il prend très vite conscience des difficultés auxquelles sont confrontés les Métis. En effet, depuis trois ans, la Compagnie de la Baie d’Hudson a entamé des négociations avec le Parlement britannique pour annexer les Territoires du Nord-Ouest au Canada, cela, sans consulter les résidents de la rivière Rouge. Cette opération les livre littéralement pieds et poings liés à l’avidité expansionniste du gouvernement canadien et à la noyade par l’immigration d’un flot de colons anglophones. Or, en 1889, l’ouvrage d’Adolphe Ouimet et de Benjamin Testard de Montigny Riel, la Vérité sur la question métisse du Nord-Ouest (publié au Québec chez Desclez éditeur), démontrera clairement qu’en vertu des premiers traités qui avaient été signés avec les Amérindiens au XVIIe siècle, la Compagnie n’avait aucun droit de propriété légale sur cette région. Il s’agit purement et simplement d’un vol de terres, d’une trahison, d’une supercherie, adroitement orchestrés par John McDonald, le Premier ministre du Canada. Cette mesure va être d’autant plus aisée à appliquer que les agriculteurs – souvent d’anciens traiteurs que la Compagnie de la Baie d’Hudson a récompensés en leur attribuant une concession – se transmettent les terres de père en fils, qu’ils ne possèdent pas de titre de propriété écrit, et que les Métis ne sont pas représentés au Conseil d’Assiniboia.

Étant le Métis le plus instruit de la région, Louis Riel est choisi par les siens pour les défendre et devient presque malgré lui leur chef. Mais son caractère facilement inflammable le pousse à prendre fait et cause pour eux. Le 11 octobre 1869, il s’oppose avec virulence à un groupe d’arpenteurs venus délimiter les terres de son cousin au village de Pointe-des-Chênes pour construire une route entre l’Ontario et le Lac des Bois. Cette date marque le début de la résistance officielle métisse.

Un Comité national des Métis est ensuite créé pour empêcher l’entrée dans la colonie du gouverneur canadien-anglais William McDougall, qui prendra néanmoins officiellement possession des terres métisses au nom de la Couronne le 1er décembre suivant. Le 2 novembre, Riel et les Métis s’emparent du fort Garry, qui est, rappelons le, le siège de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Après maints débats, parfois houleux avec les Métis anglophones, qui sont plus respectueux de la Couronne que leurs cousins francophones, Riel forme le 18 février 1870 un gouvernement provisoire à dominante métisse canadienne-française : il en est élu président, devenant donc à vingt-cinq ans le fondateur de la seconde Nation métisse dans l’Ouest.

Cette nouvelle autorité essuie deux tentatives de coup d’état (entre guillemets) ratées de la part du Docteur John Schultz, un orangiste canadien qui est arrêté et emprisonné en même temps qu’une quarantaine d’hommes. Mais le 4 mars, la cour martiale du gouvernement provisoire, présidée par Ambroise Lépine, fait fusiller l’extrémiste irlandais Thomas Scott : cet acte va signer l’arrêt de mort de Louis Riel. À noter cependant que celui-ci s’était opposé à cette exécution, puis rangé à l’avis général après avoir proposé en vain sa liberté au condamné, en échange de son départ de la colonie.

Au printemps, Louis Riel redonne à la Compagnie de la Baie d’Hudson la liberté de commercer et envoie des émissaires négocier à Ottawa le futur Acte du Manitoba (un mot cri qui signifie « le lieu ou souffle l’esprit », à la fois vent et principe créateur). Très moderne dans son contenu, ce document prévoit entre autres une amnistie pour les Métis ayant participé au soulèvement de la rivière Rouge (article 19), la séparation des écoles francophones catholiques et anglophones protestantes (article 22), la reconnaissance du français et de l’anglais comme langues officielles (article 23) et l’attribution de 560 000 hectares de terres pour les enfants des Métis (articles 31 et 32). Le 15 juillet 1870, le Manitoba devient une province officielle de la Confédération.

Malheureusement, Riel n’obtient aucune garantie écrite concernant l’amnistie que le gouvernement a promis aux résistants de la rivière Rouge et à l’été suivant, sous couvert d’une « mission de paix », un corps expéditionnaire débarque à la colonie sous le commandement du colonel britannique Garnett Wolseley et se livre aux pires exactions sur la population. La légitimité du gouvernement provisoire de Riel, qui avait pourtant été reconnue en décembre 1869 par Ottawa jusqu’à la mise en place d’une représentation canadienne au Manitoba, est donc bafouée ; la structure métisse, dissoute le 24 août ; et le président Louis Riel, contraint de s’enfuir aux États-Unis. Dès lors, sa vie ne sera plus que celle d’un paria, d’un errant, d’un miséreux.

En 1873, sa tête est mise à prix par Edward Blake, Premier ministre de l’Ontario, à cause de l’exécution de Thomas Scott qui, rappelons-le, avait eu lieu en mars 1870. Deux ans plus tard, soit le 12 février 1875, Riel apprend cette fois son exclusion de l’amnistie qui est enfin accordée aux Métis de la rivière Rouge, son bannissement pour cinq ans du Dominion, ainsi que son éviction définitive du Parlement : il n’a jamais pu y siéger, en dépit de sa triple élection par acclamation (en 1874 et 1875) comme député de Provencher, une circonscription de Saint-Boniface largement métisse.

En 1878, après deux ans d’internement pour dépression nerveuse aux hôpitaux de Saint-Jean-de-Dieu (futur établissement Hippolyte-Lafontaine), à Montréal, et de Beauport, à Québec, il parcourt sans relâche les États-Unis afin d’essayer d’intéresser les Américains au sort des Métis et à la création de colonies tant dans leur pays que dans l’Ouest du Canada. En vain. Pour survivre, il rejoint dans les années 1880 un groupe de chasseurs de bisons métis, et exerce toutes sortes de métiers : interprète auprès des Premières Nations, juge de paix, shérif adjoint, écrivain public, travailleur social (entre guillemets), chasseur, éleveur de moutons, etc. En 1882, à l’âge de trente-huit ans, il se marie avec une jeune Métisse crie de quatorze ans sa cadette, Marguerite Monet-Belhumeur, qui lui donnera deux enfants, Jean et Marie-Angélique. Enfin, il se fixe l’année suivante à la mission Saint-Pierre, dans le Montana, où il devient instituteur auprès de jeunes Métis. Parallèlement, il peaufine sur papier le projet d’une « république métisse » qui, très en avance sur son temps, s’inspire du métissage universel des peuples. Il est maintenant pleinement conscient non seulement de son rôle de leader des Métis, mais aussi de prophète entre guillemets, c'est à dire d’annonciateur d’un nouveau monde.

Durant toutes ces années, la population métisse de la rivière Rouge a, elle aussi, profondément souffert : les articles 31 et 32 de l’Acte du Manitoba, qui préconisaient l’attribution de 560 000 hectares de terres aux enfants métis et des bons propriété aux agriculteurs, n’ont pas été respectés par le gouvernement d'Ottawa. Le pays est tombé aux mains des immigrants anglophones et des spéculateurs. Spoliés, ruinés, chassés de leurs terres, les Métis ont vu leur Nation littéralement exploser : en 1885, ils ne constitueront plus que 7,5% de la population de la rivière Rouge. En l’espace de quinze ans, ils se sont transformés en un peuple d’errants, disséminés entre les plaines de l’Ouest, le nord des États-Unis, et la Saskatchewan.

Dans cette dernière région, le chasseur et commerçant de fourrures Gabriel Dumont, qui s’est reconverti dans l’agriculture en raison de l’extinction progressive du bison, a bien fondé une troisième Nation métisse en 1873 (elle sera dissoute en 1878 par la Police Montée). Mais force est de constater que les Métis se heurtent exactement aux mêmes problèmes que dans leur province d’origine : aucune représentation officielle au Conseil des Territoires du Nord-Ouest, absence de bons de propriétés, mauvais découpage des terres, invasion de colons anglophones, etc. Depuis plus de dix ans, ils adressent pétition sur pétition à Ottawa sans le moindre résultat, la principale préoccupation du Premier ministre Macdonald étant la construction du train Canadian Pacific, qui doit relier Montréal à Vancouver en traversant évidemment les terres des réfugiés métis.  

En 1884, lassé de ces luttes stériles, Gabriel Dumont propose aux siens d’aller chercher l’aide de Louis Riel dans le Montana. Au mois de juillet, il le ramène avec sa famille en Saskatchewan, où Riel rédige une liste des droits calquée sur l’Acte du Manitoba et demande au gouvernement la constitution de la Saskatchewan en province. Mais ce dernier refuse de négocier avec lui : les réponses tardent ;  Riel entre en conflit avec le clergé local qui, jaloux et inquiet de l’influence supposée néfaste qu’il exerce sur ses ouailles, tente vainement d’acheter son retour dans le Montana ; et la tension, déjà lourde chez les Métis, ne fait que croître.

Le 15 février 1885, Louis Riel devient le chef officiel des Métis de la Saskatchewan mais le 18, la situation lui échappe totalement. Sur la foi d’une rumeur lancée par un employé de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui annonce l’arrivée de 500 militaires dans la région, les Métis sont pris d’une véritable panique et se soulèvent : ils dévalisent les armureries, coupent les lignes télégraphiques et font des prisonniers.

Emporté par la tourmente, Louis Riel - qui sent que son heure est enfin venue de jouer un grand rôle dans l’Histoire - s’empare de la petite église de Batoche, proclame sa séparation d’avec l’Église catholique, et fonde un gouvernement provisoire d’inspiration religieuse, sur la base d’une union entre le catholicisme et le protestantisme. Lui-même ne fait pas partie de ce gouvernement, préférant en demeurer l’inspirateur, « l’exovide » (un mot créé de toutes pièces par ses soins à partir du latin, qui signifie « celui qui est en dehors du troupeau »).

Cette initiative, qui était en fait destinée à rapprocher les Métis canadiens-français et les Métis canadiens-anglais, apparaît comme un véritable scandale aux yeux des autorités ecclésiastiques de l’époque. Elles se désolidarisent totalement de lui, tout comme une bonne partie des Métis anglophones quelques jours plus tard. Louis Riel se tourne alors vers les Premières Nations qui, mourant de faim dans les réserves, se révoltent à leur tour. Mais excepté son ami le chef cri Gros-Ours, peu d’entre elles soutiendront son mouvement métis, préférant se livrer pour leur propre compte à des actes de terrorisme ponctuels et isolés.

Pendant ce temps, à Ottawa, Macdonald, qui manque de fonds pour achever la construction de son train, va utiliser de manière diabolique la tentative de défense des 300 fermiers métis de la Saskatchewan : il la présente comme une grave insurrection nécessitant l’envoi dans le Nord-Ouest de 6000 militaires, sous le commandement du général britannique Frederick Middleton.

Combattant et stratège incontesté, s’étant battu dans sa jeunesse contre les Sioux dans le Dakota, c’est tout naturellement que Gabriel Dumont, qui a été nommé adjudant-général du gouvernement provisoire, prend la tête de la résistance métisse aux troupes canadiennes. Il divise les Métis en compagnies, comme pour une expédition de chasse au bison, et mène une véritable guérilla contre l’ennemi : depuis l’affrontement au Lac aux Canards (le 24 mars) jusqu’au siège de Batoche (du 9 au 12 mai), en passant par l’embuscade tendue aux tuniques rouges à l’Anse aux Poissons (le 24 avril) et la destruction du bateau à vapeur Northcote sur la rivière Saskatchewan-sud (le 9 mai). Mais profitant de la frayeur des agriculteurs métis, qui n’ont pas l’habitude de livrer bataille, et surtout de leur manque de munitions, les soldats du général Middleton parviennent à enfoncer leurs dernières positions - des ornières aménagées en tranchées - et s’emparent de la petite ville de Batoche en massacrant une douzaine de personnes. La tradition orale, quant à elle, porte au nombre de 73 le nombre total des victimes de ce conflit.

La petite forteresse étant tombée, Louis Riel qui, contrairement à la rumeur, n’a pas du tout participé aux combats, se cache dans la forêt avec les familles et les survivants métis. Mais par solidarité avec les membres du gouvernement provisoire, qui ont tous été arrêtés, il se rend le 15 mai au général Middleton. Déféré à la prison militaire de Régina, il est condamné à mort « pour haute trahison » le 1er août suivant par le magistrat britannique Hugh Richardson, au terme d’un procès inique qui comportait six irrégularités majeures : un jugement appliqué en vertu d’une vieille loi britannique de 1352 et non selon la loi canadienne en vigueur depuis 1868 ; un même jugement rendu par un magistrat stipendiaire (c'est-à-dire révocable en tout temps) et connu pour son racisme à l’égard des Autochtones ; une absence de témoins sérieux et de documents ; une absence de jurés francophones ; une demande de clémence des six jurés anglophones qui n’est pas prise en considération par le juge ; enfin, une visite médicale trop courte, n’ayant pas permis au praticien de se prononcer sur l’état mental de l’accusé.

Le 16 novembre 1885, Louis Riel monte courageusement à l’échafaud en déclarant qu’un jour, l’on reconnaîtra le bien-fondé de ses actes et que son peuple obtiendra justice. Il est enterré le 12 décembre au cimetière de sa ville natale, Saint-Boniface, en présence de très nombreux Métis.

                                                                                  ***

La disparition de Louis Riel va évidemment avoir des répercussions dramatiques sur le monde métis, et cela, sur tous les plans : humain, identitaire, économique, linguistique, territorial, etc.

Ruinés, dispersés, persécutés après l’écrasement de leur Nation à Batoche, la plupart d’entre eux n’auront d’autre choix que de fuir aux États-Unis ou de s’assimiler à la population anglophone canadienne. Actuellement, sur 400 000 Métis répertoriés dans l’Ouest, à peine 20 % d’entre eux ont conservé leur français.

Au Manitoba, la pendaison de Riel marque le peuple métis, devenu minoritaire, d’une tache indélébile. Désormais, ses composants s’enferment dans le silence, la honte et l’oubli, taisant leur appartenance, allant parfois jusqu’à effacer toute trace de leurs origines pour se fondre dans la majorité des Blancs. C’est ainsi que la langue michif, un mélange de français et de mots cris dans lequel ils s’exprimaient couramment, va peu à peu s’éteindre : aujourd’hui, elle n’est plus guère parlée que par quelques aînés, notamment dans la communauté métisse de Saint-Laurent.

En 1890, la Loi Greenway supprime l’article 22 de l’Acte du Manitoba, qui garantissait la séparation des écoles catholiques et protestantes, au profit d’un enseignement laïc et unique. Cette trahison de l’œuvre de Riel, qui affecte d’ailleurs autant les Blancs que les Métis, sera poursuivie en 1916 par la Loi Thornston, laquelle abolit l’enseignement du français dans les écoles.

De la même manière, en 1890, la Loi Greenway raye d’un trait de plume l’article 23, qui prévoyait l’usage des deux langues dans les tribunaux, les textes de loi et les documents officiels.

Quant à la question des terres ancestrales, est-il utile de préciser qu’elle fait long feu ?

Plusieurs décennies passeront avant que la Nation métisse, éclatée aux quatre coins du pays, humiliée, brisée, ne relève la tête pour réaffirmer son existence, son identité et sa fierté, pour se recomposer et tenter de réparer les injustices qui l’ont frappée. En cela, l’influence que  Louis Riel aura exercée en son temps sur les siens, son exemple et son souvenir, joueront un rôle essentiel.

II. L’INFLUENCE DE LOUIS RIEL SUR LES AUTOCHTONES

Elle a été incontestable sur les Autochtones de son temps, mais aussi souvent contestée. Aujourd’hui, presque tous s’accordent pour reconnaître en lui un grand homme, un héros, un patriote, le fondateur des droits des Métis, et contribuent largement à en faire une icône. Mais il va de soi que ses contemporains le percevaient différemment de nous.

- Son influence sur les Métis : ce qu’il faut savoir, c’est que Louis Riel a été choisi en 1870 comme chef métis à la colonie de la rivière Rouge en raison de sa personnalité (charisme, manières élégantes, courage, droiture, sens de la justice) et de son instruction (français châtié, vaste culture, don de la parole  et pour l’écriture). Le fait qu’il était un des rares Métis à avoir étudié au Québec, qu’il venait de « la mère patrie » et donc « de l’extérieur »,  lui conférait une aura particulière. Les gens étaient impressionnés par son savoir et aimaient l’écouter parler et discuter avec lui des heures durant.

Riel ne semble donc pas avoir eu de peine à être reconnu ni à s’imposer comme chef. Les Métis ont tout de suite pris conscience de l’aide qu’il pouvait leur apporter de par sa formation en droit, aussi, très vite, que les articles qu’il avait envoyés aux journaux québécois (on disait encore canadiens-français à l’époque) pour expliquer la situation de la colonie et dénoncer les abus commis par la Compagnie de la Baie d’Hudson et le gouvernement canadien, ont été acceptés. Il a également démontré sa détermination et ses capacités d’homme de terrain en s’opposant aux envahisseurs canadiens-anglais et en prononçant des discours.

Les Métis formant une vaste famille, étant très attachés à cette valeur et ayant tous des liens de parenté, ils ont aimé, respecté et même protégé ce chef providentiel. Très au fait de sa fragilité psychologique, ils ont facilité sa mission en l’accueillant gracieusement chez eux, en le recommandant à leurs parents et à leurs amis éloignés, en le cachant chez eux lorsque sa tête a été mise à prix et qu’il a reçu l’interdiction de revenir sur le sol canadien. Depuis la formation de son gouvernement provisoire jusqu’à la défaite de Batoche, il a lié de fidèles et solides amitiés. Malgré ses onze années passées en exil, il n’a jamais cessé de penser et d’écrire aux siens. Témoin sa vaste  correspondance, que George Stanley, l’un des grands fondateurs des « études rielliennes », a réunie en 1985 pour commémorer le centenaire de sa disparition  dans Les Écrits complets de Louis Riel (Hurtig Publications, Edmonton, 4 volumes et un index).

Les Métis croyaient également en ses compétences politiques. J’en veux pour preuve son élection à la présidence du gouvernement provisoire en 1870, puis comme député à la Chambre des Communes, enfin, de nouveau comme chef des Métis en Saskatchewan. Il avait une très bonne connaissance de la politique nationale et même internationale, et lisait les journaux. Le succès de l’Acte du Manitoba, qui a donné naissance à cette province et permis son entrée dans la Confédération, les a encouragés dans la confiance qu’ils avaient placée en lui. Ils ont espéré qu’il deviendrait un jour Premier ministre du Manitoba - lui aussi d’ailleurs, jusqu’à ses derniers mois d'emprisonnement à Régina. Mais la scène politique manitobaine était déjà occupée par une foison d'arrivistes, tels le docteur John Schultz, cet orangiste ennemi de Riel, qui a poursuivi une brillante carrière de sénateur et de lieutenant-gouverneur de la province fondée par son souffre-douleur même. Toutefois, compte-tenu de sa droiture, de son tempérament parfois prompt à l’emportement et de son refus des compromissions, on est en droit de se demander si Riel aurait fait un meilleur politicien que militant.

Le Métis sur qui Riel a exercé le plus d’influence a été hors de tout doute Gabriel Dumont. Certes, les deux hommes ne se sont pas toujours accordés sur la manière de résister aux accapareurs de terres : en 1870, Dumont, qui menait alors la vie nomade d’un capitaine de chasse au bison et de commerçant de fourrures, avait proposé à Riel de lui envoyer 500 « Sauvages » (c’est ainsi que l’on désignait les Indiens) à la rivière Rouge pour livrer une guérilla sans merci aux troupes du colonel Wolseley ; en 1885, en Saskatchewan, il avait mis au point des stratégies novatrices et sans pitié pour se débarrasser de l’armée du général Middleton. Mais Riel a toujours refusé les plans de son collaborateur, préférant avoir recours à des moyens constitutionnels et à la tactique dite du « château-fort », qui consistait à faire d’abord des prisonniers, des otages, et ensuite à négocier avec les opposants. Surtout, Riel ne supportait pas de voir le sang couler. Cependant, malgré leurs différences de personnalité et d’opinions, Dumont et lui étaient liés d’une amitié fraternelle indestructible : Dumont éprouvait une immense admiration pour son compagnon et n’osait jamais outrepasser ses décisions.

Après la tragédie de Batoche, c’est lui qui a repris le flambeau de sa cause, se formant en politique et multipliant les conférences aux États-Unis, puis au Québec en 1888, cela, pour tenter d’attirer l’opinion publique et les hommes politiques sur le sort des victimes de la guerre, tout comme sur le non-respect des droits des Métis. Dans leur ouvrage, Gabriel Dumont, Souvenirs de résistance d’un immortel de l’Ouest (publié en 2009 aux Éditions Cornac, à Québec) Ismène Toussaint et le professeur Denis Combet, du Manitoba, ont réuni en plus de ses mémoires de guerre inédites, de nombreux articles de journaux et des correspondances relatant son séjour dans le Bas-Canada.

Maintenant, il faut bien voir que Riel n’a jamais fait l’unanimité au sein des Métis et que tout au long de sa vie, il s’est heurté à de fortes oppositions dans son propre camp. À la rivière Rouge, toute une fraction de la population le considérait comme un « étranger » parce qu’il n’avait, je le répète, qu’un huitième de sang indien dans les veines, et qu’il n’avait vécu que jusqu’à l’âge de treize ans à Saint-Boniface. Elle le percevait davantage comme un « Québécois », comme un Blanc, que comme un Métis. De fait, Riel est toujours resté proche du monde canadien-français et très attaché au Québec, sur lequel il s’est appuyé pour défendre sa cause.

Il était aussi plus urbain que campagnard et dénotait dans ce monde de chasseurs et de paysans rudes et illettrés, qui vivait au rythme de la nature. Il était en outre fort mauvais tireur et a échoué dans ses tentatives pour cultiver la terre.

Ses relations avec les Métis canadiens-anglais ont été particulièrement agitées, en raison d'un reste de rivalité remontant aux guerres des fourrures : en effet, pendant plus d'un siècle, celles-ci avaient dressé l'une contre l'autre la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d’Hudson, la première employant les Métis de langue française, la seconde, les Métis de langue anglaise. Ces derniers étaient aussi plus instruits que les Métis canadiens-français, occupaient de meilleures positions qu'eux dans la société, et surtout faisaient preuve d'une obéissance intransigeante à la Couronne Britannique. Ils comprenaient mal les positions de Riel, le trouvaient utopiste, désorganisé, extrémiste, et peinaient à lire ses écrits.

Cependant, ils étaient d’autant plus conscients de leur cousinage avec les Métis canadiens-français qu’un certain nombre d’entre eux avaient épousé des femmes francophones. Par conséquent, leurs représentants ont apporté leur appui à Riel, ont fait partie de son gouvernement provisoire à la rivière Rouge. Plusieurs d'entre eux ont même été tués par les troupes du colonel Wolseley lorsque ces dernières sont entrées par effraction dans la colonie.

En revanche, si les Métis canadiens-anglais immigrés en Saskatchewan ont accueilli avec sympathie les discours de Riel dans les années 1884-1885, ils ont refusé de prendre les armes par souci de la légalité et par soumission aux autorités fédérales. Peu d’entre eux se sont donc joints au second soulèvement, qui demeure essentiellement métis canadien-français.

D'une manière générale, les divisions qui existaient entre Riel et certaines catégories de Métis, et entre les Métis eux-mêmes, étaient surtout liées au fait qu’ils avaient payé un lourd tribut à sa cause : pertes humaines et matérielles, ruine financière, immigration forcée. Une partie d’entre eux l’ont tenu pour responsable de la destruction de leur vie en 1870 et ne le lui ont jamais pardonné (ou alors très tardivement). Ainsi, à l’égal des autorités politiques et ecclésiastiques de la Saskatchewan, ont-ils vu d’un très mauvais œil son arrivée dans la région en 1884. Sa présence ayant entraîné les débordements qu’ils redoutaient, une fraction d'entre d’entre eux n’a pas craint d’aller témoigner contre lui lors de son procès. Précisons toutefois que Riel est loin d’avoir été la cause de l'insurrection de ses compatriotes : la colère des agriculteurs métis étant à son comble à cette époque, elle aurait de toute manière éclaté, avec ou sans lui. Ses actions l’ont certainement précipitée mais Riel, lui, n’avait jamais eu l’intention de provoquer un second soulèvement : à Dumont, qui était venu le chercher dans le Montana, il avait bien précisé qu’il se limiterait à rédiger une seconde liste de droits pour aider les Métis de sa région et retournerait ensuite chez lui.

L’autre facteur d'opposition entre Louis Riel et les Métis, qui a apporté de l’eau au moulin des détracteurs du leader, est sa religiosité exacerbée. D’une nature excessivement pieuse - une caractéristique qu’il tenait de sa mère - il avait été très influencé par les discours ultramontains de Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal : au cours de leur rencontre, en 1875, celui-ci l’avait d’ailleurs confirmé dans sa vocation spirituelle de meneur des Métis. Mais ces encouragements avaient quelque peu monté à la tête du jeune homme. Jointe à l’isolement et à la pauvreté dans lesquels il vivait, ses dépressions nerveuses l’ont fait verser dans un mysticisme outrancier qui a contribué à lui faire perdre une partie de sa crédibilité.

Après cette entrevue avec Mgr Bourget et à la suite d'une crise nerveuse survenue dans une église à Washington (District of Colombia, États-Unis), il s’est senti investi d’une mission divine qui, avec le temps, a pris des proportions démesurées dans son esprit. Elle s’est concrétisée par le projet d'une théocratie métisse - si on peut l'appeler ainsi -, d'une autorité politico-religieuse, d'un gouvernement à la fois spirituel et temporel qu’il a tenté de réaliser sur le terrain, en Saskatchewan ; cela, tout en rejetant l’Église officielle et en créant son fameux « Exovidat » ou « petit gouvernement provisoire ». Les fondements de ce nouveau système ont provoqué un vif mécontentement parmi les Métis, qui étaient en majorité des catholiques, fidèles au dogme et au clergé. Seuls, ceux qui étaient plus proches de la spiritualité des Premières Nations écoutaient volontiers les rêves, les visions, les prophéties que Riel, à titre d’inspiré et d’inspirateur, leur dévidait chaque jour comme un chapelet. Les autres Métis l'ont généreusement taxé de « fou », une réputation qui, hélas, a contribué à faire le lit de ses ennemis dans tout le Canada et qui a perduré jusqu’à nos jours. Afin de mieux comprendre la spiritualité de l'intéressé, je vous conseille de vous reporter aux Écrits complets de Louis Riel, qui rassemble la totalité de ses poèmes, de ses chants et de ses prières, ainsi qu'à l'ouvrage d'Ismène Toussaint, Louis Riel, Journaux de guerre et de prison suivis de Chronologie métisse 1604-2006 (publié en 2006 aux Éditions Stanké) : Riel y a tenu au jour le jour la liste de ses états d'âme, qui le transportaient de l'enfer au paradis.  

C’est la pendaison du malheureux « exovide » qui va, faut-il s'en étonner, apaiser les tensions qui déchiraient les Métis – certains de ses adversaires se réconcilieront même sur son cercueil –, ainsi que les reproches et les critiques dont on l'accablait. Ils vont alors prendre conscience de la perte irréparable qu'ils ont fait en cet homme de valeur. Peu à peu, ils vont comprendre l’importance de son œuvre, le bien-fondé de ses actions, et la nécessité de les poursuivre dans la direction qu’il avait indiquée. Dans le menu peuple, on va aussi voir des femmes et des enfants métis prier en secret « Saint-Louis Riel ».

Quoiqu’il en soit, qu’elle ait été bénéfique ou néfaste, on ne peut nier que l’influence de Louis Riel sur son peuple a été considérable en ce qu’elle a changé le cours de son histoire et décidé de l’avenir de milliers de ses enfants.

- Son influence sur les Premières Nations : Je serai plus bref dans le traitement de cette question. En effet, on connaît encore relativement mal les relations que Louis Riel a entretenues avec les Premières Nations au cours de sa vie et la part d’influence qu’il a exercée sur elles. Toutefois, les travaux du professeur Gerhard Ens, de l’Université du Manitoba, devraient nous éclairer prochainement sur ce sujet. À la lumière des Écrits complets de Louis Riel, de quelques ouvrages historiques et de témoignages de ses contemporains, on peut d’ores et déjà constater que ces rapports étaient fraternels, mais aussi parfois difficiles, complexes et ambigus.

Si Riel revendiquait fièrement le « sang de Sauvage » - pour reprendre l’une de ses expressions - qui coulait dans ses veines, tout chez lui, son physique, son instruction, son mode de vie, l’apparentaient en fait davantage à un Blanc qu’à un nomade des Plaines : dans ses écrits inspirés de la culture et de la spiritualité des Premières Nations, on sent bien souvent que celles-ci sont venues s’ajouter comme en surimpression aux siennes. À la fin de sa vie, la synthèse qu’il effectuera des deux univers dans lesquels il a évolué apparaîtra plus harmonieuse et plus achevée.

Dans sa jeunesse, il a partagé les jeux et les courses à travers champs de ses petits camarades Ojibways, Cris, Saulteux et Assiniboines, dont il parlait les langues (il connaissait surtout le cri) et enviait la liberté dans laquelle ils s’ébattaient. Au collège, son meilleur ami était Sose Onakasenrat, futur chef iroquois du Lac-des-Deux Montagnes. À son retour à la rivière Rouge, l’intérêt et la compassion qu’il a manifestés envers les tribus des Prairies qui s’appauvrissaient à vue d’œil à cause de la disparition progressive du bison, se sont traduits par un très beau geste de sa part : leur adjonction à l’Acte du Manitoba. L’une des clauses de ce document, très moderne pour l’époque, reconnait en effet aux Indiens les mêmes droits qu’aux Métis, dont celui de vote pour les hommes à partir de l'âge de vingt-cinq ans.

Si les textes politiques et littéraires de Riel sont un hymne à « l’Âge d’or » dans lequel vivaient, selon lui, les Premières Nations de jadis, il a eu en revanche des mots très durs à l’égard de certains de ses contemporains, soulignant leur « paresse », leur « gourmandise », leur « ivrognerie » et leur propension à la bagarre. « Ce sont nous, les Métis, qui les avons pacifiés et civilisés », lit-on sous sa plume.

Comme Gabriel Dumont, qui vivait depuis toujours parmi les tribus indiennes tout en s’identifiant clairement comme un Métis, et qui parlait couramment six de leurs langues, Riel a exercé dans les années 1880 les fonctions d’interprète entre les Premières Nations du Nord des États-Unis et ses compatriotes. Même s’il n’a jamais réussi à se faire totalement accepter par elles, même si ses relations avec elles ont parfois été orageuses en raison de leurs différences de culture et de sensibilité, il a aimé leur contact et s’est inspiré de leur mode de vie pour tenter de fonder une colonie métisse.

Les traditions autochtones auxquelles il a été initié tant dans le Nord des États Unis qu’au Bas-Canada d’ailleurs, l’ont amené à travailler à un projet de Confédération des Métis et des Indiens du Nord de l’Amérique et de l’Ouest du Canada. Mais cette entreprise, qu’il a présentée à deux reprises au célèbre Sitting Bull, n’a pas reçu l’aval du chef Sioux vieillissant, qui n’exerçait plus grande influence sur des tribus divisées et décimées par les guerres, la famine et la pyromanie des Blancs.

Toutefois, le chef cri Gros Ours, en Saskatchewan, qui avait échoué dans ses propres tentatives pour unir les nations Amérindiennes contre les agresseurs canadiens-anglais, partageait le même rêve que Louis Riel. Les deux hommes n’ont eu que quelques entretiens au cours de leur existence mais ils se comprenaient très bien et étaient liés en esprit d’une amitié indéfectible.

Aussi, c’est en grande partie grâce à Gros Ours que les Indiens, affamés, las d’être parqués comme des animaux dans des réserves dénuées du confort le plus élémentaire, et de pratiquer le métier sédentaire d’agriculteurs, vont se soulever à leur tour au printemps 1885. Mais ils seront peu nombreux à rejoindre la résistance métisse en tant que telle. Encore est-ce davantage à l’appel de Gabriel Dumont, qui était écouté et respecté des tribus presque à l’égal d’un chef indien, qu’à celui de « l’exovide », qu’ils se sont enrôlés dans les compagnies métisses.

Selon les historiens Blair Stonechild et Bill Waiser, auteurs de Loyal Till Death, Indians and the Northwest Rebellion (Loyal jusqu’à la mort, les Indiens et la Rébellion du Nord-Ouest, publié en 1997 en Alberta), l’influence de Louis Riel, que les Premières Nations de l’Ouest connaissaient plus de réputation que personnellement, n’aurait eu que peu d’impact sur elles. Elles étaient en outre éloignées les unes des autres et donc incapables de s’organiser, plus préoccupées par leurs difficultés quotidiennes que par les revendications des Métis, jugulées par les prêtres-missionnaires, et elles préféraient demeurer fidèles aux traités sur les réserves qu’elles avaient signés en 1876 avec les Blancs. Après les événements, le chef cri Poundmaker (Faiseur-d’Enclos) confiera aussi aux journalistes que les Indiens n’avaient pas prêté massivement main-forte aux Métis parce qu’ils savaient qu’ils « manquaient d’armes, de poudre, de cartouches », et que leur cause était inexorablement vouée à l’échec.

Comme pour Riel, la situation va totalement échapper au contrôle du chef cri Gros-Ours. De fait, profitant du mouvement métis, des bandes de jeunes gens vont se mettre à agir pour leur propre compte en se livrant au banditisme, au pillage, et surtout au massacre de civils, comme au Lac-à-la-Grenouille, le 2 avril 1885, où huit personnes ont été gratuitement abattues. Suivront plusieurs affrontements avec les militaires, des arrestations, des redditions, des emprisonnements (Gros-Ours passera deux ans dans un pénitencier au Manitoba) et la pendaison de huit Indiens à Battleford, sans aucune forme de procès.

Riel, lui, va chèrement payer le prix des tueries auxquelles les Métis et lui-même n’ont jamais été mêlés. Le gouvernement d’Ottawa va volontairement amalgamer les mouvements métis et indien sans chercher à comprendre, sans mener une enquête approfondie ; et s'obstinant dans leur refus de reconnaître les Métis à titre de « peuple distinct », il les mettra sévèrement en demeure de choisir entre leur assimilation à la société des Blancs et leur entrée dans des réserves.

Afin de leur rendre honneur, les Métis ont enterré les membres des Premières Nations ayant servi sous les ordres de l’adjudant-général Gabriel Dumont aux côtés des leurs, dans le petit cimetière de Batoche ; et quelques autres, dont le chef cri One Arrow (Une Seule-Flèche), dans celui de Saint-Boniface, tout près de la tombe de Riel.

De nos jours, Louis Riel demeure d’abord et avant tout un héros « Métis ». Toutefois, les Premières Nations reconnaissent son apport inestimable à la défense de leurs droits et lui ont décerné au XXe siècle le titre de « Père de tous les Autochtones ». Depuis quelques années, il figure dans le site internet de la Nation Crie, aux côtés de ses ancêtres emblématiques. Quant aux Métis, ils commencent seulement à reconnaître la dette qu’ils ont contractée envers Gros Ours, que les travaux des historiens, des romanciers, et les célébrations rituelles des Premières Nations contribuent à faire grandir dans l’imaginaire autochtone.

III. LOUIS RIEL ET LA RÉSURGENCE DE LA NATION MÉTISSE

- Dans l’Ouest

Le drapeau métis, avec son 8 couché, sigle de l’infini, est particulièrement symbolique car non seulement il appelle le peuple à demeurer uni, mais lui rappelle qu’il est immortel et qu’il se reformera éternellement, quelles que soient les épreuves qu’il devra traverser. Ce drapeau a été choisi en 1816 par Cuthbert Grant, le premier fondateur de la Nation Métisse dans l’Ouest. On a tendance à dire que le bleu représentait les Métis canadiens-français de la Compagnie du Nord-Ouest et le rouge, les Métis canadiens-anglais de la Compagnie de la Baie d’Hudson : en fait, ils étaient et sont toujours indifféremment utilisés.

Bien que leur Nation ait été détruite, leur chef pendu, leurs familles disséminées, leurs terres et jusqu’à leur langue perdues, les Métis vont se réveiller petit à petit : fidèles à leur emblème, ils vont renouer leurs liens de parenté, reprendre le travail interrompu de leurs ancêtres, se mettre à retisser lentement et patiemment cette Nation (l’Araignée en est un autre symbole) qui, quoique encore fragile et inachevée, s’épanouit aujourd’hui de plus en plus fièrement sur les ruines d’un passé inséparable du temps présent.

Le 24 septembre 1884, soit un peu plus d’un an avant sa mort, Louis Riel avait fondé l’Union métisse Saint-Joseph, en Saskatchewan, afin de donner un début de protection aux Métis. Trois ans après sa pendaison,  son frère Joseph Riel va la faire renaître le 17 juillet 1887 sous le nom d’« Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba ». Après être demeurée longtemps discrète, cette association de 500 membres (un chiffre important à l’échelle du pays) œuvre encore aujourd’hui à la préservation de la mémoire, de l’histoire et des traditions des Métis canadiens-français de la province, notamment par le biais d’événements culturels.

Mais c’est seulement dans les années 1930, soit plus d’une génération après les terribles faits, que les Métis de l’Ouest, qui s’étaient fondus dans la société franco et (ou) anglo-manitobaine, vont commencer à retrouver leurs origines, à réaffirmer leur place au sein du pays, et à se battre pour reconquérir leur fierté nationale ; cela, dans tous les domaines de leur existence et de la société.En 1967, donc encore trente ans plus tard, c’est au tour des Métis canadiens-anglais de se regrouper au sein de la Manitoba Metis Federation (MMF, Fédération des Métis du Manitoba), qui va se préoccuper en priorité de la question des terres toujours confisquées par le gouvernement. Mais il faudra attendre quarante ans de plus, soit l’année 2006, pour que le jeune et dynamique président de cette organisation, David Chartrand, ouvre un procès de revendications territoriales en bonne et due forme. Déboutée en 2008, la MMF vient de faire appel à la Cour Suprême du Canada, mais on exige d’elle une tonne de paperasses, d’archives et de preuves de propriété souvent bien difficiles à réunir.

Sur le plan linguistique, j'ai expliqué précédemment qu’en 1890, la Loi Greenway avait expurgé le français des tribunaux, des documents juridiques et des annonces officielles. Là encore, il faudra attendre près de quatre-vingts ans, soit le 13 décembre 1979, avant que Georges Forest (né en 1924 et mort en 1990), le directeur métis d’une agence d’assurances de Saint-Boniface, ne parvienne, au prix d’un épuisant combat, à faire invalider cette loi inique sur la base d’une contravention unilingue anglaise qu’il avait refusé de payer.

Il convient aussi de souligner les tentatives que les « Descendants-Riel », c’est à dire les arrière-petits-neveux et cousins du chef métis, ont effectuées pour le faire réhabiliter officiellement par le gouvernement et reconnaître à titre de « père-fondateur du Manitoba ». Leurs demandes ont donné naissance à un débat national qui divise depuis des décennies l’opinion publique et les politiciens : il ressurgit régulièrement dans les médias, surtout en Ontario, au gré des caprices des nos dirigeants et des journalistes. La loi qui a été reproposée en 2009 par l’Honorable Pat Martin, chef du Nouveau Parti Démocratique (NPD) au Manitoba, n’a toujours pas été acceptée. Mais il faut savoir que 85 % de la population canadienne avait officieusement réhabilité le martyr métis en 2002, grâce à une émission télévisée qu'avait animé l’avocat québécois Guy Bertrand à Radio-Canada.

Enfin, Louis Riel avait prophétisé, quelques mois avant son exécution, que « dans cent ans, son peuple se réveiller(ait) et que ce ser(aient) les écrivains et les artistes qui le mèner(aient). » De fait, après des débuts timides, l’histoire, la généalogie, la littérature, le spectacle et tous les arts métis ou ayant trait aux Métis, souvent inspirés de la vie de Louis Riel lui-même, se sont développés au fil du XXe siècle, jusqu’à occuper de nos jours un rang enviable sur la scène nationale.

Mais comme il m’est impossible de brosser en si peu de temps un panorama des réalisations des Métis de l’Ouest et de rendre hommage à tous les noms qui le mériteraient, je vous renvoie encore une fois au livre d’Ismène Toussaint, Louis Riel, Journaux de guerre et de prison, qui leur a consacré une chronologie de plus de cent pages. Elle est également l’auteure de mini-biographies de Métis importants, qui ont fait leur entrée en 2000 dans L’Encyclopédie du Canada (Éditions Stanké), et d’une étude sur La Littérature francophone de l’Ouest canadien (parue dans la même Encyclopédie et dans la revue L’Action nationale du mois de juin 2001 ; prix André-Laurendeau 2002).

‑ Au Québec

Pendant que les Métis de l’Ouest se débattaient à la rivière Rouge et en Saskatchewan, les Métis de l’Est vivaient depuis longtemps déjà une situation de cauchemar, conséquence de la politique expansionniste, assimilatrice et ségrégationniste du gouvernement. C’est seulement dans la seconde partie du XXe siècle que l’Alliance Autochtone du Québec (AAQ) puis, dans une certaine mesure, le mouvement d’Union métisse Est-Ouest, tenteront de leur redonner une identité, des droits et une fierté nationale.

Le rapport de la Commission royale sur les Peuples Autochtones publié en 1996 décrit les Indiens comme étant jadis « organisés en sociétés et occupant les territoires comme leurs ancêtres le faisaient depuis des siècles ». Mais à partir de la fin du XVIIIe siècle, les liens harmonieux que les Européens avaient tissés avec eux avaient été remplacés par une politique coloniale aux visées agriculturistes, commerciales et industrielles ayant progressivement entraîné leur déracinement, leur acculturation, puis leur assimilation à la société blanche.

En 1850, la Loi sur les Indiens, qui se durcira en 1876 avec l’Acte des Sauvages - il perdure de nos jours - les avait contraints à s’établir dans des réserves, provoquant la perte de leur pouvoir décisionnel, de leur autonomie financière, ainsi que du statut autochtone pour les femmes mariées à des non-Indiens et pour leurs descendants (cette dernière clause ne sera abolie qu’en 1985).

Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que les maladies des Blancs ayant exterminé en l’espace de deux siècles les « purs Indiens », si on peut les nommer ainsi, ce sont leurs survivants, les Indiens métissés et les Métis - ces derniers se définissant, selon l’historienne Russel-Aurore Bouchard, par « une culture empruntant à leur double composante indienne et euro-canadienne » - que les gouvernements avaient enfermés dans ces ghettos, sans établir la moindre distinction entre eux.

Lorsque, dans les années 1876-1878, Louis Riel a séjourné dans la communauté métisse de sa tante paternelle Lucy MacGregor-Riel, en Outaouais, il a été horrifié par les conditions carcérales, la misère et la « tristesse » dans lesquelles végétaient les Métis des réserves. En 1885, année de sa mort mais aussi année de grande création littéraire, c'est à eux qu'il pensera en écrivant ceci : « Les Métis de l’Est doivent cesser de vivre méprisés sous le costume indien » et « Les Métis de l’Est ont les mêmes droits que les Métis de l’Ouest. » Mais il faudra attendre la seconde partie du XXe siècle pour que ces déclarations commencent enfin à prendre un sens.

La création des réserves a suscité un clivage pernicieux entre les Indiens qui y sont entrés et ceux qui s’y sont refusés ou ont été oubliés ou bien encore exclus des registres d’inscription. Elle a également conduit à une négation totale des Métis, condamnant désormais nos peuples à vivre dans la marginalité, l’indigence et l’isolement.

Beaucoup de Métis se sont repliés dans les bois ou dans les montagnes, ont rejoint leur communauté d’origine ou en ont formé d’autres, et n’ont survécu que parce qu’ils avaient conservé le mode d’existence de leurs ancêtres : chasse, pêche, cueillette, etc.

À l’ère moderne, leurs descendants rejoindront les villes, auxquelles ils s’adapteront et s’intègreront plus ou moins bien – on les appelle les « Métis urbains » pour les différencier des « Métis du Bois ». Malgré quelques exceptions notables, force est de constater que beaucoup d’entre eux portent encore aujourd’hui le poids du lourd passé de leurs ancêtres et partagent les difficultés auxquelles les Premières Nations sont confrontées : pauvreté, santé précaire, faible scolarisation et tous les dommages qui en découlent.

- Création du contexte moderne des Autochtones hors-réserves

Quelques figures éclairées tenteront bien d’attirer l’opinion publique sur le malaise identitaire et social des Métis : ainsi l’écrivain et poète métis Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse (région de Québec), dont les essais percutants, Les Chiens s’entredévorent… Indiens, Blancs et Métis dans le Grand-Nord Canadien (1977),  Ni Blanc ni Indien (1984), et les écrits novateurs sur la pensée de Louis Riel, appelleront le peuple métis à se réveiller.

Mais on n’entendra guère parler des Métis avant 1972, année de la fondation de l’Alliance Laurentienne des Métis et des Indiens sans statut du Québec (ancêtre de l’actuelle Alliance Autochtone du Québec) par Kermot A. Moore (né en 1926 et mort en 1982), un ancien militaire originaire de Kipawa, en Abitibi-Témiscamingue. Dans son livre La Longue marche du peuple oublié, Russel-Aurore Bouchard présente la Laurentie comme le berceau du métissage dans le Nord du Québec et le tremplin d’où les pionniers métis s’étaient jadis élancés vers l’Ouest.

Dix ans plus tard, soit en 1982, les Métis font leur entrée officielle dans la Constitution canadienne par le biais de l’article 35, qui les reconnait désormais au même titre que les Premières Nations et les Inuits. Cette première victoire est le fruit d’une collaboration entre les Autochtones, Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, et Pierre-Eliott Trudeau (son vrai nom était Pierre-Esprit Trudeau), Premier ministre du Canada, qui n’étaient autres que des… Métis. Toutefois, il y a loin de la coupe aux lèvres et d’une clause à son application… En attendant, on assiste à un lever de drapeau métis devant le Parlement d’Ottawa et pour la première fois, c’est un groupe de Métis du Québec qui en est l’initiateur.

L’année suivante, lors de la conférence constitutionnelle, l’Alliance laurentienne demande à René Lévesque, Premier ministre du Québec, que les Métis et les Indiens sans statut soient reconnus comme une « Nation distincte ». Le 20 mars 1985, une motion historique reconnaissant les droits fondamentaux des Autochtones (identitaires, ancestraux, territoriaux, économiques, institutionnels, culturels, traditionnels, etc.) est alors adoptée par l’Assemblée Nationale du Québec et n’a jamais été révoquée depuis. René Lévesque avait manifesté par là sa volonté de négocier et de conclure des ententes avec toutes les Nations, tous les peuples autochtones du Québec, sans leur demander de prouver, comme aujourd’hui l’arrêt Powley de 2003, jusqu’à l’alpha et l’oméga de leurs droits, ceux-ci étant déjà clairement « reconnus ».

Cependant, la défaite du gouvernement péquiste, survenue le 2 décembre 1985, bientôt suivie par la crise d’Oka (été 1990), qui a eu des répercussions regrettables sur les programmes d’habitation destinées aux membres de l’Alliance, auront pour conséquence d’exclure notre organisme de tout pourparler, de tout accord ; et aussi, de l’accès aux fonds de développement économique, qui demeure encore aujourd’hui le privilège exclusif des Indiens statués.

En 1984, l’Alliance Laurentienne devient l’Alliance Autochtone du Québec (AAQ) afin de représenter un ensemble plus vaste d’Autochtones hors réserves. Il s’agit d’une association sans but lucratif vouée à la promotion des droits, des intérêts et des aspirations du « peuple oublié ». Affiliée au Congrès des Peuples Autochtones (Congress of Aboriginal People ou CAP), qui possède une organisation dans chaque province ou territoire, elle est le seul interlocuteur autochtone de langue française reconnu par les gouvernements. Formée de 53 communautés réparties dans cinq régions administratives, elle compte près de 30 000 adhérents.

En 1985, est fondée la Corporation Waskahegen, un organisme d’aide au logement pour les Autochtones, qui choisit Louis Riel comme porte-enseigne. Dirigée par M. Gilles Bérubé, elle apparaît aujourd’hui comme le « fleuron de l’entrepreneuriat autochtone » au Québec, pour reprendre le titre de l’ouvrage que le généalogiste Carl Beaulieu vient de lui consacrer (Éditions du Patrimoine, 2010).

En 2003, soit vingt ans après leur entrée dans la Constitution, les Métis remportent une nouvelle victoire avec la promulgation de l’arrêt Powley de la Cour Suprême du Canada. Ce dernier consacre la demande de reconnaissance de la communauté métisse de Sault-Saint-Marie (en Ontario) par un chasseur, Steve Powley, qui avait tué un orignal en dehors de la période de chasse légale, et auquel il aura fallu dix ans pour prouver qu’il n’avait fait qu’exercer son droit ancestral de chasse pour nourrir sa famille.

En fait, il s’agit d’une victoire à la Pyrrhus : cette procédure applicable à l’échelle nationale qui oblige les Métis, je cite à nouveau Russel-Aurore Bouchard, « à s’identifier en faisant la preuve qu’ils appartiennent à une communauté historique et qu’ils possèdent, en plus d’une ascendance mixte, leurs propres coutumes, façons de vivre et identité collectives reconnaissables et distinctes », se révèle très longue et très coûteuse. Elle exige des requérants de mener des recherches généalogiques et archivistiques sans fin, alors que les mariages entre Blancs et Autochtones n’étaient pas systématiquement enregistrés d’antan, que de nombreux baptistères ont disparu ou été volontairement détruits, enfin, que la culture métisse repose avant tout sur la tradition orale.

C’est la raison pour laquelle l’Alliance a déposé en 2009 à la Cour supérieure du Québec une requête en jugement déclaratoire s’appuyant sur la motion historique qui avait été votée par l’Assemblée nationale du Québec en 1985 et qui devait déboucher sur une reconnaissance collective des Métis et des Indiens sans statut. Elle y dénonce les lois discriminatoires qui privent nos membres d’exercer leurs droits naturels et ancestraux de pêche, de chasse, de piégeage et de cueillette, et qui nous bloquent l’accès aux fonds de développement économiques réservés aux seuls Indiens statués.

L’Union métisse Est-Ouest

Le temps, les distances géographiques, la barrière naturelle des Grands Lacs et des Montagnes Rocheuses, les aléas de la dure vie de voyageurs et de pionniers, la fusion de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de la Compagnie du Nord-Ouest en 1821, la scission des deux Canada en 1841, la création de la Confédération canadienne en 1867, l’écrasement de la résistance métisse contre les accapareurs de terres à Batoche en 1885, l’exécution de Louis Riel, la naissance de l’ère moderne, les manœuvres de division du gouvernement fédéral... Toutes les secousses de l’Histoire vont bien entendu contribuer à couper les Métis de leurs racines, à les éloigner de leurs clans familiaux, et à scinder quasi en deux blocs la Nation métisse.

Certes, une partie des Métis de l’Est et de l’Ouest a continué à maintenir des liens familiaux, professionnels, culturels, etc. Mais il faudra attendre la formation de l’Union métisse Est-Ouest, le 8 mai 2005, pour que des représentants politiques et culturels scellent les retrouvailles des Métis par une première alliance, puis les officialisent publiquement le 11 octobre de la même année à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), sous la présidence de Jean Dorion, lors d’un événement original : le lancement du livre d’Ismène Toussaint, Louis Riel, Journaux de guerre et de prison, qui annonce cet événement lui-même. Le 11 octobre est une date importante pour les Métis puisqu’il fait référence au début de la résistance à la colonie de la rivière Rouge (1869).

Né conjointement au Québec et au Manitoba sous l’impulsion d’Ismène Toussaint qui, ayant vécu dans les deux pays, a joué le rôle de lien-fondateur entre deux communautés de départ, le mouvement d’Union métisse Est-Ouest a pour vocation d’appuyer tous les événements à caractère identitaire, familial, politique, culturel, etc., visant à rebâtir la Nation métisse. C’est une association qui ne recrute pas de membres, non seulement parce que ce procédé exigerait trop de travail à l’échelle du territoire, mais qu’elle tient à respecter la définition de « Gens Libres » qui caractérise depuis toujours les Métis. Elle fonctionne par conséquent par relations, par partenariats et par alliances. J’en suis moi-même le cofondateur et mon site internet pionnier dans le monde autochtone, La Nation Autochtone du Québec, a largement permis le développement de ce mouvement. Le site Ismène Toussaint, http://www.ismenetoussaint.ca, a pris la relève depuis 2010.

La figure emblématique fédératrice des Métis de l’Est et de l’Ouest ne pouvait être autre que Louis Riel, homme d’union qui, très curieusement, avait annoncé quelques mois avant sa mort qu’une de ses visions de l’avenir était celle d’« une danse d’Indiens et de Métis allant de l’Est vers l’Ouest. »

L’Union est aussi un symbole – celui de la jonction qui s’est opérée entre deux peuples au cœur du pays ; un phare indiquant la direction de la Nation métisse à relever, en souvenir des Voyageurs qui l’ont fondée ; aussi, une représentation, un service de communication et d’échanges d’informations ; enfin, la gardienne de la mémoire de Louis Riel et des valeurs traditionnelles métisses, qu’elle enrichit constamment par un travail adapté au contexte contemporain. Elle est actuellement présidée par Stéphane Roy, un Métis Bedeque originaire de Rimouski (région du Bas-Saint-Laurent).

C’est ce mouvement qui a été la « bougie d’allumage » de la cause métisse au Québec, qui a sonné le réveil d'une grande partie des communautés : encouragées par la promulgation de l’arrêt Powley 2003, qui devait théoriquement leur permettre de se faire reconnaître officiellement par les gouvernement provincial et fédéral, elles sont peu à peu sorties de l’ombre pour affirmer leur existence et revendiquer leurs droits.

Je me limiterai à mentionner ici quelques-unes des principales réalisations de cette Union :

2005 : appui des Métis de l’Ouest à l’élection du premier Métis au poste de Président-Grand-Chef de l’Alliance Autochtone du Québec ; 11 octobre : reconnaissance des Métis du Québec par les Métis canadiens-français de l’Ouest ; tournée au Manitoba d’une délégation de Métis du Québec à l’occasion du 120e anniversaire de la mort de Louis Riel ; reformation du noyau des « Métis de Louis Riel », composé de descendants des familles Riel, des amis du chef métis et des membres de son gouvernement provisoire.

À noter que l’année 2005 est aussi celle où les Métis canadiens-anglais se sont fédérés en une Metis Nation s’étendant de l’Ontario jusqu’en Colombie-Britannique sous les auspices du Ralliement National des Métis (un organisme qui ne reconnaît pas les Métis québécois ni canadiens-français). Pour sa part, elle a choisi comme porte-étendards Louis Riel et Gabriel Dumont.

2006 : cofondation de l’Union dans les Provinces Maritimes ; appui au premier lever de drapeau des Métis du Nouveau- Brunswick et à l’affirmation de leur identité au sein de l’Alliance des Premiers Peuples de la Côte Est (APPCE) ; 11 octobre : reconnaissance des Métis du Nouveau-Brunswick par un Acte signé par les Métis de l’Ouest et du Québec ; diffusion du nouvel hymne national métis, Peuple métis, souviens-toi, composé par le chanteur d'opéra français Jean-Marc Philippe Duval.

2007 : 8 mai : signature de l’Acte d’Union métisse, qui déclare que « les peuples Métis forment désormais un seul et même peuple fraternel, uni et indivisible de l’Atlantique jusqu’au Pacifique ».

2009 : développement du mouvement dans d’autres provinces de l’Est et de l’Ouest ; retour du patriote Gabriel Dumont au Québec, après 120 ans d’absence, par le biais du lancement du livre d’Ismène Toussaint et de Denis Combet, Gabriel Dumont, Souvenir de résistance d’un immortel de l’Ouest, à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal ; 18 mai : reconnaissance de la Nation métisse par la Nation québécoise, effectuée grâce à M. Gilles Rhéaume, ancien président de l’Union ; début des alliances avec l’Ontario métis canadien-français et… avec les Métis canadiens-anglais, selon le vœu de Louis Riel, qui avait annoncé que « dans cent ans, les enfants des Métis canadiens-français et catholiques et les enfants des Métis canadiens-anglais et protestants se tendr(aient) amicalement la main ».

2010 : l’Union est la première association métisse canadienne-française à répondre à l’appel des Premières Nations pour organiser une manifestation de protestation contre les injustices qui ont été commises par le gouvernement à l’encontre des peuples autochtones, et à faire descendre des Métis dans les rues des capitales les 23-25 juin ; participation à la Mission de Paix sur le fleuve Saint-Laurent 2010 pour renforcer les liens spirituels et culturels entre les communautés autochtones ; appui au réveil des Métis de Cuthbert Grant, fondateur de la première Nation métisse de l’Ouest, au Manitoba ; 24 octobre : entrée d’Ismène Toussaint dans Women of the Metis Nation (Femmes de la Nation métisse), un nouvel organisme pancanadien œuvrant en lien avec le Ralliement National Métis (celui qui ne nous reconnaît pas), une première qui nous donne tout espoir ; demain, le 16 novembre, en mémoire de Louis Riel, lancement d’une action unificatrice dans tout le pays, en association avec l’organisme Nation Métis Contemporaine et la communauté métisse de Lanaudière.

Ce sont là autant de gestes s’inscrivant au cœur de cette gigantesque entreprise de reconstruction de « la plus petite Nation du monde », autre expression de Louis Riel, que certains ont voulu totalement éradiquer de la surface du continent mais qui, envers et contre toutes les tempêtes de l'Histoire, a refleuri, fidèle à son drapeau au sigle de l’infini et digne du sacrifice de son grand fédérateur : Louis Riel. 

(révision : Ismène Toussaint)

 

 

 

 

 

© Jean Jolicœur - Ismène Toussaint - Union métisse Est-Ouest -


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